• l'homme  grimpant à l'arbre Edwards

    Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme!
    Au gré des envieux, la foule loue et blâme ;
    Vous me connaissez, vous! - vous m’avez vu souvent,
    Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant.

    Vous le savez, la pierre où court un scarabée,
    Une humble goutte d’eau de fleur en fleur tombée,
    Un nuage, un oiseau, m’occupent tout un jour.
    La contemplation m’emplit le coeur d’amour.

    Vous m’avez vu cent fois, dans la vallée obscure,
    Avec ces mots que dit l’esprit à la nature,
    Questionner tout bas vos rameaux palpitants,
    Et du même regard poursuivre en même temps,

    Pensif, le front baissé, l’oeil dans l’herbe profonde,
    L’étude d’un atome et l’étude du monde.
    Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu,
    Arbres, vous m'avez vu fuir l'homme et chercher Dieu!

    Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches;
    Nids dont le vent au loin sème les plumes blanches,
    Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux;
    Vous savez que je suis calme et pur comme vous.

    Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s'élance,
    Et je suis plein d'oubli comme vous de silence!
    La haine sur mon nom répand en vain son fiel ;
    Toujours, - je vous atteste, ô bois aimés du ciel! -

    J'ai chassé loin de moi toute pensée amère,
    Et mon coeur est encor tel que le fit ma mère!
    Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours,
    Je vous aime, et vous, lierre au seuil des autres sourds,

    Ravins où l'on entend filtrer les sources vives,
    Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives!
    Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois,
    Dans tout ce qui m'entoure et me cache à la fois,

    Dans votre solitude où je rentre en moi-même,
    Je sens quelqu'un de grand qui m'écoute et qui m'aime!
    Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît,
    Arbres religieux, chênes, mousses, forêt,

    Forêt! c'est dans votre ombre et dans votre mystère,
    C'est sous votre branchage auguste et solitaire,
    Que je veux abriter mon sépulcre ignoré,
    Et que je veux dormir quand je m'endormirai. 

    Victor Hugo

    Image : Edwards


    votre commentaire
  • ascension vers l obscure Jerome Bosch

    On dit que je suis fort malade,
    Ami ; j'ai déjà l'oeil terni ;
    Je sens la sinistre accolade
    Du squelette de l'infini.

    Sitôt levé, je me recouche ;
    Et je suis comme si j'avais
    De la terre au fond de la bouche ;
    Je trouve le souffle mauvais.

    Comme une voile entrant au havre,
    Je frissonne ; mes pas sont lents,
    J'ai froid ; la forme du cadavre,
    Morne, apparaît sous mes draps blancs.

    Mes mains sont en vain réchauffées ;
    Ma chair comme la neige fond ;
    Je sens sur mon front des bouffées
    De quelque chose de profond.

    Est-ce le vent de l'ombre obscure ?
    Ce vent qui sur Jésus passa !
    Est-ce le grand Rien d'Épicure,
    Ou le grand Tout de Spinosa ?

    Les médecins s'en vont moroses ;
    On parle bas autour de moi,
    Et tout penche, et même les choses
    Ont l'attitude de l'effroi.

    Perdu ! voilà ce qu'on murmure.
    Tout mon corps vacille, et je sens
    Se déclouer la sombre armure
    De ma raison et de mes sens.

    Je vois l'immense instant suprême
    Dans les ténèbres arriver.
    L'astre pâle au fond du ciel blême
    Dessine son vague lever.

    L'heure réelle, ou décevante,
    Dresse son front mystérieux.
    Ne crois pas que je m'épouvante ;
    J'ai toujours été curieux.

    Mon âme se change en prunelle ;
    Ma raison sonde Dieu voilé ;
    Je tâte la porte éternelle,
    Et j'essaie à la nuit ma clé.

    C'est Dieu que le fossoyeur creuse ;
    Mourir, c'est l'heure de savoir ;
    Je dis à la mort : Vieille ouvreuse,
    Je viens voir le spectacle noir.


    votre commentaire