• Jo Siffert

    J'ai connu Joseph Siffert lorsqu'il était apprenti carrossier chez Bianchi à la basse ville1 à Fribourg. Quand j'étais apprenti maçon, à dix-sept ans, j'allais aux cours pratiques dans un bâtiment situé à côté de la Carrosserie Bianchi. En passant régulièrement devant, un jour on s'est salué. Un autre jour, on est allé boire une bière au café de "La Clef" à la Neuveville, un des quartiers de la basse. C'est là qu'il m'a dit :

    • Moi, je veux faire des courses de voiture !
    • Ah oui, c'est une bonne idée !
    • Oui, mais j'ai un problème, mes parents ne sont pas riches et pour réaliser ce que je veux faire, j'ai besoin d'argent.

    Il a quand même trouvé le moyen de commencer avec une moto. Il faisait de petites courses, il était bon, il gagnait de petits trophées. Mais ce qui l'intéressait, c'était les voitures. Alors, avec deux ou trois copains mécaniciens, ils ont "bricolé" une bagnole de course qui avait les caractéristiques d'un véhicule junior. Il a voyagé, en France, en Italie, mais en Suisse, il n'y avait pas grand chose. Il a gagné quelque argent. L'équipe était formée, au hasard la chance. En Italie, il a gagné une course. Il commençait à se faire un nom dans la discipline. C'est là qu'un des fils Blancpain, à l'époque famille propriétaire de la Brasserie Cardinal de Fribourg, s'est pris de passion pour les courses de voiture, heureux de connaître et de pouvoir aider un as du volant. L'enthousiasme de Jo était communicatif et grâce à cette aide, il est devenu coureur automobile professionnel. Formule 3, formule 2, formule 1, cette fois, Jo jouait dans la cour des grands. Qui dit professionnel dit grands prix, je voyais mon copain à la télévision.

    Jo était devenu célèbre dans le domaine et ses affaires allaient si bien qu'il a construit une halle pour ses bagnoles à Villars-sur-Glâne, en face du Café du Moléson, endroit que je fréquentais. On se voyait, assez souvent. Un jour il me dit :

    • Mon prochain grand prix, c'est le grand prix d'Autriche, à Zeltweg, dans le sud du pays pas très loin de la frontière slovène. Si tu veux, je t'invite ?
    • Ah oui, mais on fait comment ?
    • Ne t'inquiète pas, tout est réglé, nous allons voyager en train. Nous irons jusqu'à Oerlikon en voiture et puis nous prendrons le train.

    C'est ainsi que je me suis retrouvé dans un wagon à bestiaux, aménagé pour la circonstance, une grande table au milieu, des chaises, une trentaine de chaises pour une trentaine d'accompagnants. De sept heures du soir, c'était le vendredi, à dix heures le lendemain, nous avons parcouru les six cent cinquante kilomètres en buvant des bières et en rigolant beaucoup et dormant peu. Jo avait une couchette, il fallait bien qu'il se repose, les essais avaient lieu le samedi, et la course le dimanche. Après les essais, notre ami était bien placé, quatrième ou cinquième. Et le dimanche, c'était la course, à quatorze heures, les courses de formule 1, le départ c'est toujours à quatorze heures GMT (Greenwich Mean Time en anglais). Jo roulait avec une BRM2. Au début, il était un peu à la traîne, mais petit à petit, il gagnait du terrain, dépassant ses adversaires les uns après les autres. Et Jo a gagné la course, c'était en mille neuf cent septante-et-un. Belle heure de gloire que j'ai eu la joie de partager avec lui.

    La même année, notre Jo national participe aux Vingt-quatre heures du Mans. Oui, il aimait les courses d'endurance, spécialement la plus grande. La course a commencé à seize heures le samedi, il partageait le job avec un pilote anglais, Derek Bell. Durant les trois premières heures, Jo était en tête, il fallait à tout prix essouffler les autres participants. Mais à onze heures du soir, lui et sa Porsche étaient essoufflés et la course abandonnée.

    Un jour, je lui dit :

    • J'ai envie de changer de voiture.
    • Mais tu roules sur Mercedes, c'est une voiture de grand-père.
    • Tu me proposes quoi alors ?
    • J'ai là une voiture pour toi, une Dino Ferrari, du nom du fils de Enzo Ferrari.
    • Ah bon, et je peux l'essayer.
    • Viens la semaine prochaine, je suis au garage, je te la montrerai.

    La semaine suivante, j'arrive au garage. Jo me dit :

    • Bon Francis, maintenant, on va voir ce que tu sais faire !
    • Oui, avec joie !

    Il avait dans son garage une Shelby Cobra 7 litres, une puissance de moteur qui impressionne.

    • Écoute Francis, j'ai un petit garage au Mouret, prends cette voiture et conduis-la jusqu'au Mouret.

    Je n'étais pas peu fier. Monter la Crausaz3 avec ce bolide, je me voyais déjà piloter avec Jo. Mais, en arrivant :

    • Francis, je dois te dire, tu ne sais pas conduire.
    • Comment ça ?

    J'étais quand même un peu vexé.

    • Ben alors, on fait quoi ?
    • Et bien maintenant, on redescend et je vais te montrer comment on conduit.

    C'est vrai qu'il a fait le même trajet en la moitié moins de temps que moi. Belle leçon de conduite et d'humilité.

    • Dis-moi, cette Dino, tu la veux ? C'est du feu Ferrari, tu es sûr que tu la veux ?
    • Fais-moi une proposition.
    • Trente-six mille, c'est le prix de la Dino, je te donne dix-huit mille de ta Merc, tu me donnes dix-huit mille et tu as la Dino ?
    • D'accord.

    Deux jours plus tard, je me pavanais au volant de ma Dino Ferrari, s'il vous plaît. Mais ce ne devait pas être une voiture pour moi. Elle tombait en panne à tout bout de champ, à un feu rouge, en milieu de ville. Jo regardait, réparait, mais après trois ou quatre mois, je m'en suis séparé.

    Jo Siffert a couru aux États-Unis, les douze heures de Sebring après avoir fait six heures d'endurance au Japon, sans avoir dormi, décalage horaire oblige. C'était un mordu, un cinglé de la vitesse. Un jour, c'était un dimanche, au volant de ma voiture, j'entends à la radio que Jo était mort, c'était le vingt-quatre octobre mille neuf cent septante-et-un sur le circuit de Brands Hatch à Longfield en Angleterre, il avait brûlé vif dans sa voiture. J'étais très peiné. Trois jours après, je me suis rendu à l'enterrement. Du Pont de Pérolles, là où se trouve l'École d'ingénieurs jusqu'à la Cathédrale, il y avait tant de monde que quand le cercueil a atteint la Cathédrale, les derniers participants n'étaient pas encore partis du Pont de Pérolles. Plus de cinquante mille personnes voulaient rendre hommage à l'enfant du pays devenu une icône nationale. Il est enterré à Saint-Léonard, au cimetière de Fribourg.

    Son fils Pierre Siffert a tenté une carrière de pilote, mais comme il n'avait pas le gabarit de son père, il a rapidement abandonné.

    1La "Basse", c'est des églises et couvents, des ponts sur la Sarine, des fontaines, mais aussi une culture populaire, le "Bolze"

    2British Racing Motors (BRM) est une ancienne écurie de sport automobile britannique, présente en Formule 1 de 1951 à 1977, source Wikipedia

    3Lieu-dit, réputé pour ses longs virages

    Jo Siffert


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