• La jeune fille blessée - Christiane Kolly

    villaz st pierre

    Un clocher. Au-dessus d'une église. Dans un village. Autour, des gens, des vies, des souffrances, des peurs de souffrir de nouveau, des joies, des plaisirs. Dans des maisons, des immeubles, à plusieurs, chez soi. Des liens, des cordons même. On se souvient. On n'oublie pas. On n'oublie rien de rien, on s'habitue, c'est tout disait Jacques Brel!
    Mais si, au lieu de s'habituer, on se souvenait, on digérait, on pardonnait! On acceptait! L'oubli viendrait et on serait plus léger, n'avoir plus ces boulets aux pieds!
    Dans ce village, il y a une belle jeune fille, naïve. Elle aime plaire, séduire même. C'est dans sa nature, elle en a besoin. Elle sourit facilement, un peu trop peut-être. Elle aime être gentille. Elle veut qu'on l'aime. Dans les bals du samedi soir, elle danse, c'est tellement grisant, danser. Les jeunes hommes se disputent ses faveurs. C'est à qui arrivera le premier pour la prochaine danse. Elle n'a pas envie de jeter son dévolu sur l'un ou sur l'autre, elle préfère garder cette cour, entretenir ses soupirants. Elle danse, légère, heureuse, pleine d'espoirs, avec l'envie que la vie reste une danse, toujours.
    Mais les duègnes, les jaloux, les concupiscents ne le voient pas de cet oeil! Et la rumeur s'y met. Cette jeune fille n'est pas sérieuse. Ah oui, je l'ai vue avec Pierre. Tiens, moi je l'ai aperçue avec Jacques! Non, est-ce possible, figure-toi qu'hier soir elle parlait avec Jean! Pierre, Jacques, Jean, elle n'est pas sérieuse, c'est un fait. Tu ne trouves pas qu'elle prend du poids? Tiens, c'est vrai, elle est peut-être enceinte? Tu sais la dernière, il paraît qu'elle est enceinte! Et avec tous ses soupirants, elle ne sait même pas qui est le père? C'est scandaleux!
    La jeune fille, elle, ignore tout. C'est sous ce clocher, dans ce village, que court la rumeur! Tiens, le père, c'est vrai que ta fille est enceinte? C'est qui le père? Le père de la jeune fille, furieux, lui rapporte la rumeur. Là, elle tombe, elle s'écroule même, elle reçoit un coup de poignard dans le coeur. Elle prend contact avec la dure réalité du monde. Pourtant, elle avait juste échangé un premier vrai baiser avec Jacques... Pourquoi tant de méchanceté? Elle est marquée...
    Longtemps, longtemps après, elle s'en souvient. La plaie se rouvre facilement quand la rumeur s'y remet pour raconter d'autres histoires. Et puis, un jour, elle choisit de ne plus souffrir.
    S'habituer, non! Accepter. Elle avait sa part de responsabilité dans cette affaire. Le plaisir, la joie de vivre, c'est indécent? Ça se paie en rumeur. Les autres ont peut-être été le miroir de ses croyances profondes. Etre aussi insouciante, légère, joyeuse, ce n'est pas possible, la vie, c'est plus dur que cela. Le bonheur ça se mérite, et patati et patata.
    Alors, la vie lui a prouvé qu'elle avait raison, ses pensées sont devenues réalité...
    Peut-être qu'ils étaient malheureux, les autres, de n'avoir pas cette joie de vivre, cette légèreté? Ils souffraient?
    Peut-être aussi qu'ils n'en avaient rien à faire, que le mal engendré par cette rumeur, ils n'en étaient pas conscients?
    Le jeune fille, devenue femme, a le droit de croire ce qu'elle veut, continuer à se faire du mal en n'oubliant rien ou accepter sa responsabilité, pardonner, enlever le boulet de son pied. A partir de là, la rumeur se taira... pour cela en tout cas.

    Christiane Kolly
    1998
    Vuisternens-en-Ogoz


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