• Le Sonnet d'Arvers

    (paru en1833 dans le recueil poétique « Mes heures »)

    « Mon âme a son secret, ma vie a son mystère :
    Un amour éternel en un moment conçu.
    Le mal est sans espoir, aussi j'ai dû le taire,
    Et celle qui l'a fait n'en a jamais rien su.

    Hélas ! j'aurai passé près d'elle inaperçu,
    Toujours à ses côtés, et pourtant solitaire,
    Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre,
    N'osant rien demander et n'ayant rien reçu.

    Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce et tendre,
    Elle ira son chemin, distraite, et sans entendre
    Ce murmure d'amour élevé sur ses pas ;

    À l'austère devoir pieusement fidèle,
    Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle :
    « Quelle est donc cette femme ? » et ne comprendra pas. »


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  • Où donc est le bonheur? disais-je - Infortuné!
    Le bonheur ô mon Dieu vous me l'avez donné
    Naître et ne pas savoir que l'enfance éphémère
    Ruisseau de lait qui fuit sans une goutte amère
    Est l'âge du bonheur et le plus beau moment
    Que l'homme ombre qui passe ait sous le firmament!

    Plus tard aimer garder dans son cœur de jeune homme
    Un nom mystérieux que jamais on ne nomme
    Glisser un mot furtif dans une tendre main
    Aspirer aux douceurs d'un ineffable hymen
    Envier l'eau qui fuit le nuage qui vole
    Sentir son cœur se fondre au son d'une parole

    Connaître un pas qu'on aime et que jaloux on suit
    Rêver le jour brûler et se tordre la nuit
    Pleurer surtout cet âge où sommeillent les âmes
    Toujours souffrir parmi tous les regards de femmes
    Tous les buissons d'avril les feux du ciel vermeil
    Ne chercher qu'un regard qu'une fleur qu'un soleil!

    Puis effeuiller en hâte et d'une main jalouse
    Les boutons d'orangers sur le front de l'épouse
    Tout sentir être heureux et pourtant insensé!
    Se tourner presque en pleurs vers le malheur passé
    Voir aux feux de midi sans espoir qu'il renaisse
    Se faner son printemps son matin sa jeunesse

    Perdre l'illusion l'espérance et sentir
    Qu'on vieillit au fardeau croissant du repentir
    Effacer de son front des taches et des rides
    S'éprendre d'art de vers de voyages arides
    De cieux lointains de mers où s'égarent nos pas
    Redemander cet âge où l'on ne dormait pas

    Se dire qu'on était bien malheureux bien triste
    Bien fou que maintenant on respire on existe
    Et plus vieux de dix ans s'enfermer tout un jour
    Pour relire avec pleurs quelques lettres d'amour!
    Vieillir enfin vieillir! comme des fleurs fanées
    Voir blanchir nos cheveux et tomber nos années

    Rappeler notre enfance et nos beaux jours flétris
    Boire le reste amer de ces parfums aigris
    Etre sage et railler l'amant et le poète
    Et lorsque nous touchons à la tombe muette
    Suivre en les rappelant d'un œil mouillé de pleurs
    Nos enfants qui déjà sont tournés vers les leurs

    Ainsi l'homme ô mon Dieu marche toujours plus sombre
    Du berceau qui rayonne au sépulcre plein d'ombre
    C'est donc avoir vécu c'est donc avoir été
    Dans la joie et l'amour et la félicité
    C'est avoir eu sa part et se plaindre est folie
    Voilà de quel nectar la coupe était remplie

    Hélas naître pour vivre en désirant la mort
    Grandir en regrettant l'enfance où le cœur dort
    Vieillir en regrettant la jeunesse ravie
    Mourir en regrettant la vieillesse et la vie
    Où donc est le bonheur disais-je? Infortuné!
    Le bonheur ô mon Dieu vous me l'avez donné

    Victor Hugo - 28 mai 1830


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  • ascension vers l obscure Jerome Bosch

    On dit que je suis fort malade,
    Ami ; j'ai déjà l'oeil terni ;
    Je sens la sinistre accolade
    Du squelette de l'infini.

    Sitôt levé, je me recouche ;
    Et je suis comme si j'avais
    De la terre au fond de la bouche ;
    Je trouve le souffle mauvais.

    Comme une voile entrant au havre,
    Je frissonne ; mes pas sont lents,
    J'ai froid ; la forme du cadavre,
    Morne, apparaît sous mes draps blancs.

    Mes mains sont en vain réchauffées ;
    Ma chair comme la neige fond ;
    Je sens sur mon front des bouffées
    De quelque chose de profond.

    Est-ce le vent de l'ombre obscure ?
    Ce vent qui sur Jésus passa !
    Est-ce le grand Rien d'Épicure,
    Ou le grand Tout de Spinosa ?

    Les médecins s'en vont moroses ;
    On parle bas autour de moi,
    Et tout penche, et même les choses
    Ont l'attitude de l'effroi.

    Perdu ! voilà ce qu'on murmure.
    Tout mon corps vacille, et je sens
    Se déclouer la sombre armure
    De ma raison et de mes sens.

    Je vois l'immense instant suprême
    Dans les ténèbres arriver.
    L'astre pâle au fond du ciel blême
    Dessine son vague lever.

    L'heure réelle, ou décevante,
    Dresse son front mystérieux.
    Ne crois pas que je m'épouvante ;
    J'ai toujours été curieux.

    Mon âme se change en prunelle ;
    Ma raison sonde Dieu voilé ;
    Je tâte la porte éternelle,
    Et j'essaie à la nuit ma clé.

    C'est Dieu que le fossoyeur creuse ;
    Mourir, c'est l'heure de savoir ;
    Je dis à la mort : Vieille ouvreuse,
    Je viens voir le spectacle noir.


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