• La petite fille du désert - Christiane Kolly

    J'ouvre un oeil. Pas un bruit. Il doit être cinq heures ou six heures du matin. Il fait encore nuit, mais de la lumière est déjà présente.
    Dans quelques dizaines de minutes, le soleil va se lever.

    Depuis trois jours, je loge, si j'ose dire, dans cette tente berbère. Ce n'est pas la tente berbère que l'on voit dans le film " Ben-Hur ", avec de si beaux tapis et de la vaisselle délicate. Non, dans celle-là, il y a huit lits de camp, faits, chacun, de quatre pieds et d'un entourage métalliques et, pour soutenir la pièce de mousse qui tient lieu de matelas, encore du métal, placé là comme la garniture sur un gâteau d'anniversaire. Un oreiller, deux couvertures et le tour est joué. La difficulté consiste à se coucher en posant le poids à partir du centre du lit, faute de quoi les pieds s'enfoncent inexorablement dans le sable. Une pierre dessous, bonne solution, à condition de ne pas trop bouger.
    En plus de ce lit improvisé, je dispose de quelque cinquante centimètres carrés pour mes affaires personnelles, un sac de voyage, le plus léger possible.

    Vous l'avez compris, je suis dans le désert, à cent mètres d'une oasis.
    Je mets un pied dehors. A l'extérieur, huit pièces de bois fixent la toile de mon gîte improvisé, toile faite d'un grossier tissage de laine de chameau. A l'intérieur, d'autres morceaux de bois, plus longs, donnent à cet assemblage l'air d'une tente. Mais quand même, ce sont peut-être eux qui ont inventé le camping et me voilà, à critiquer leur manière, pas très bonne copine ...
    Mes sept camarades de chambre dorment encore. Je vais aller faire un tour. Brr... Pas très rassurant, la pénombre, l'humidité, les appels des dromadaires, des chiens et des oiseaux qui se réveillent doucement.

    A propos, le chameau à deux bosses et le dromadaire une seule, comment s'en souvenir : le dromadaire est menteur, son nom commence par un D comme deux mais il n'a qu'une bosse. La lune aussi est menteuse : lorsqu'elle fait un C, elle décroît et lorsqu'elle fait un D, elle croit. C'est mon truc, si j'ai peur, je me raconte des histoires. Mais, revenons à nos moutons, oui, il y a aussi des moutons, aux alentours du désert.

    Dans le camp, une dizaine de tentes dressées et au milieu, des tables, rangées en ligne, pour restaurer les septante touristes en mal d'aventures, venus apprendre l'amour, celui qu'on ne fait pas, le pardon, la compassion ...
    Ali, un des deux gardiens dort sur la table. Le jour se lève. Une merveille de couleurs qui illuminent chaque seconde. Le petit déjeuner nous permet d'échanger nos impressions, pas banales pour nous.

    Soudain, un quatre-quatre arrive à toute allure. Elle a avalé un verre de pétrole. Venez, venez la sauver. Il se lit dans les yeux du père de la fillette, une souffrance mais aussi de l'incompréhension et de l'impuissance, face à cette situation dramatique.
    Dans l'équipe, Bernadette est médecin. Je l'accompagne, mon cahier et mes crayons de cours dans la main. Nous voilà dans le véhicule, parties secourir la gamine, à quelque centaines de mètres de l'oasis, dans un village ou des cubes blancs, troués à deux endroits pour la porte et une fenêtre, font office de maison. Les habitants se sont rassemblés à l'entrée, pour voir arriver ces étrangères, des points d'interrogation et un peu de malice dans les yeux.

    Nous entrons dans la maison, une seule pièce, un coin à cuisiner, un coin à manger, un coin à dormir. Fatima est là, dans les bras de sa mère, du sang séché sous le nez. Elle a cinq ou six ans, une très belle petite fille, les cheveux et les yeux noirs, le teint mat.
    " Elle a honte ", nous traduit le conducteur du véhicule. Elle pleure de peur, de douleur, mais aussi de honte ? Honte de quoi? D'avoir bu du poison? D'être là, misérable? Nous ne le saurons jamais.

    Bernadette l'ausculte avec difficultés, elle s'accroche à sa mère. Je suis là, avec mon cahier et mes crayons. Voilà pourquoi je suis venue. J'arrache les pages utilisées. Je m'approche de la gamine et commence à dessiner. Elle me regarde. Je la regarde, avec amour. Les crayons vert, bleu, doré et argenté, tous fluorescents attirent son attention, ils sont beaux, elle n'a jamais rien vu de pareil. Je mets le cahier et les crayons dans ses mains. Elle a un mouvement de recul, de peur. J'insiste.
    Elle prend un des crayons et le fait glisser sur le papier. Elle ébauche un sourire et se calme.
    Bernadette continue de l'ausculter et, diagnostic, elle est sauvée. Les douleurs vont s'atténuer. Des calmants suffiront et dans une semaine, il n'y paraîtra plus.

    Retour au camp. Fin de la semaine dans le désert. Retour en Suisse. De temps en temps, je pense à la petite fille du désert. Je lui envoie de l'amour. Je formule des voeux pour qu'elle devienne une belle jeune fille et pour que sa vie soit heureuse, si c'est la volonté d'Allah, comme ils disent ...

    Théa d'Albertville

    octobre 1998
    Vuisternens-en-Ogoz


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