• la nuit nest jamais complete paul eluard

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  • un sourireLa nuit n’est jamais complète
    Il y a toujours puisque je le dis
    Puisque je l’affirme
    Au bout du chagrin une fenêtre ouverte
    Une fenêtre éclairée
    Il y a toujours un rêve qui veille
    Désir à combler faim à satisfaire
    Un cœur généreux
    Une main tendue une main ouverte
    Des yeux attentifs
    Une vie la vie à se partager.

    Paul Eluard
    Recueil Le Phénix


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  • Il pleure dans mon coeur
    Comme il pleut sur la ville ;
    Quelle est cette langueur
    Qui pénètre mon coeur ?

    Ô bruit doux de la pluie
    Par terre et sur les toits ! 
    Pour un coeur qui s'ennuie,
    Ô le chant de la pluie !

    Il pleure sans raison
    Dans ce coeur qui s'écoeure.
    Quoi ! nulle trahison ?...
    Ce deuil est sans raison.

    C'est bien la pire peine
    De ne savoir pourquoi
    Sans amour et sans haine
    Mon coeur a tant de peine !

    Paul VERLAINE   (1844-1896)


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  • sully-prudhomme

    À vingt ans on a l'œil difficile et très fier :
    On ne regarde pas la première venue,
    Mais la plus belle ! Et, plein d'une extase ingénue,
    On prend pour de l'amour le désir né d'hier.

    Plus tard, quand on a fait l'apprentissage amer,
    Le prestige insolent des grands yeux diminue,
    Et d'autres, d'une grâce autrefois méconnue,
    Révèlent un trésor plus intime et plus cher.

    Mais on ne fait jamais que changer d'infortune :
    À l'âge où l'on croyait n'en pouvoir aimer qu'une,
    C'est par elle déjà qu'on apprit à souffrir ;

    Puis, quand on reconnaît que plus d'une est charmante,
    On sent qu'il est trop tard pour choisir une amante
    Et que le cœur n'a plus la force de s'ouvrir.

    René-François Sully Prudhomme.


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  • Si
     
    Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
    Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir
    Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
    Sans un geste et sans un soupir 
    Si tu peux être amant sans être fou d'amour
    Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre
    Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour 
    Pourtant lutter et te défendre 
     
    Si tu peux supporter d'entendre tes paroles 
    Travesties par des gueux pour exciter les sots
    Et d'entendre mentir sur toi leurs bouches folles
    Sans mentir toi-même d'un mot 
    Si tu peux rester digne en étant populaire
    Si tu peux rester peuple en conseillant les rois
    Et si tu peux aimer tous tes amis en frères 
    Sans qu'aucun d'eux soit tout pour toi
     
    Si tu sais méditer, observer et connaître
    Sans jamais devenir sceptique ou destructeur
    Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître
    Penser sans n'être qu'un penseur
    Si tu peux être dur sans jamais être en rage
    Si tu peux être brave et jamais imprudent 
    Si tu sais être bon, si tu sais être sage 
    Sans être moral ni pédant
     
    Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite 
    Et recevoir ces deux menteurs d'un même front
    Si tu peux conserver ton courage et ta tête 
    Quand tous les autres la perdront 
    Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
    Seront à tout jamais tes esclaves soumis 
    Et ce qui vaut bien mieux que les rois et la gloire
    Tu seras un homme mon fils 
     
    Rudyard Kipling
    Traduit par André Maurois
    De l'Académie Française

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  • l'homme  grimpant à l'arbre Edwards

    Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme!
    Au gré des envieux, la foule loue et blâme ;
    Vous me connaissez, vous! - vous m’avez vu souvent,
    Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant.

    Vous le savez, la pierre où court un scarabée,
    Une humble goutte d’eau de fleur en fleur tombée,
    Un nuage, un oiseau, m’occupent tout un jour.
    La contemplation m’emplit le coeur d’amour.

    Vous m’avez vu cent fois, dans la vallée obscure,
    Avec ces mots que dit l’esprit à la nature,
    Questionner tout bas vos rameaux palpitants,
    Et du même regard poursuivre en même temps,

    Pensif, le front baissé, l’oeil dans l’herbe profonde,
    L’étude d’un atome et l’étude du monde.
    Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu,
    Arbres, vous m'avez vu fuir l'homme et chercher Dieu!

    Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches;
    Nids dont le vent au loin sème les plumes blanches,
    Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux;
    Vous savez que je suis calme et pur comme vous.

    Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s'élance,
    Et je suis plein d'oubli comme vous de silence!
    La haine sur mon nom répand en vain son fiel ;
    Toujours, - je vous atteste, ô bois aimés du ciel! -

    J'ai chassé loin de moi toute pensée amère,
    Et mon coeur est encor tel que le fit ma mère!
    Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours,
    Je vous aime, et vous, lierre au seuil des autres sourds,

    Ravins où l'on entend filtrer les sources vives,
    Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives!
    Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois,
    Dans tout ce qui m'entoure et me cache à la fois,

    Dans votre solitude où je rentre en moi-même,
    Je sens quelqu'un de grand qui m'écoute et qui m'aime!
    Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît,
    Arbres religieux, chênes, mousses, forêt,

    Forêt! c'est dans votre ombre et dans votre mystère,
    C'est sous votre branchage auguste et solitaire,
    Que je veux abriter mon sépulcre ignoré,
    Et que je veux dormir quand je m'endormirai. 

    Victor Hugo

    Image : Edwards


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  • rose et billet du matin
     
    Si les liens des coeurs ne sont pas des mensonges,
    Oh ! dites, vous devez avoir eu de doux songes,
    Je n'ai fait que rêver de vous toute la nuit.
    Et nous nous aimions tant ! vous me disiez : « Tout fuit, 

    Tout s'éteint, tout s'en va ; ta seule image reste. »
    Nous devions être morts dans ce rêve céleste ;
    Il semblait que c'était déjà le paradis.
    Oh ! oui, nous étions morts, bien sûr ; je vous le dis.

    Nous avions tous les deux la forme de nos âmes.
    Tout ce que, l'un de l'autre, ici-bas nous aimâmes
    Composait notre corps de flamme et de rayons,
    Et, naturellement, nous nous reconnaissions.

    Il nous apparaissait des visages d'aurore
    Qui nous disaient : « C'est moi ! » la lumière sonore
    Chantait ; et nous étions des frissons et des voix.
    Vous me disiez : « Écoute ! » et je répondais : « Vois ! »

    Je disais : « Viens-nous-en dans les profondeurs sombres ;
    Vivons ; c'est autrefois que nous étions des ombres. »
    Et, mêlant nos appels et nos cris : « Viens ! oh ! viens !
    Et moi, je me rappelle, et toi, tu te souviens. »

    Éblouis, nous chantions : « C'est nous-mêmes qui sommes
    Tout ce qui nous semblait, sur la terre des hommes,
    Bon, juste, grand, sublime, ineffable et charmant ;
    Nous sommes le regard et le rayonnement ;

    Le sourire de l'aube et l'odeur de la rose,
    C'est nous ; l'astre est le nid où notre aile se pose ;
    Nous avons l'infini pour sphère et pour milieu,
    L'éternité pour l'âge ; et, notre amour, c'est Dieu. »

    Victor - Les contemplations - 185..


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  • ogre

    Un brave ogre des bois, natif de Moscovie,
    Etait fort amoureux d'une fée, et l'envie
    Qu'il avait d'épouser cette dame s'accrut
    Au point de rendre fou ce pauvre coeur tout brut ;  

    L'ogre, un beau jour d'hiver, peigne sa peau velue,
    Se présente au palais de la fée, et salue,
    Et s'annonce à l'huissier comme prince Ogrousky.
    La fée avait un fils, on ne sait pas de qui.  

    Elle était, ce jour-là, sortie, et quant au mioche,
    Bel enfant blond nourri de crème et de brioche,
    Don fait par quelque Ulysse à cette Calypso,
    Il était sous la porte et jouait au cerceau.  

    On laissa l'ogre et lui tout seuls dans l'antichambre.
    Comment passer le temps quand il neige, en décembre
    Et quand on n'a personne avec qui dire un mot ?
    L'ogre se mit alors à croquer le marmot.  

    C'est très simple. Pourtant c'est aller un peu vite,
    Même lorsqu'on est ogre et qu'on est moscovite,
    Que de gober ainsi les mioches du prochain.
    Le bâillement d'un ogre est frère de la faim.  

    Quand la dame rentra, plus d'enfant ; on s'informe.
    La fée avise l'ogre avec sa bouche énorme :
    As-tu vu, cria-t-elle, un bel enfant que j'ai ?
    Le bon ogre naïf lui dit : Je l'ai mangé.  

    Victor Hugo


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  • Victor Hugo - La conscience

    Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
    Echevelé, livide au milieu des tempêtes,
    Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,
    Comme le soir tombait, l’homme sombre arriva
    Au bas d’une montagne en une grande plaine ;
    Sa femme fatiguée et ses fils hors d’haleine
    Lui dirent : « Couchons-nous sur la terre, et dormons. »
    Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
    Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,
    Il vit un oeil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
    Et qui le regardait dans l’ombre fixement.
    « Je suis trop près », dit-il avec un tremblement.
    Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,
    Et se remit à fuir sinistre dans l’espace.
    Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.
    Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,
    Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,
    Sans repos, sans sommeil; il atteignit la grève
    Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.
    « Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.
    Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. »
    Et, comme il s’asseyait, il vit dans les cieux mornes
    L’oeil à la même place au fond de l’horizon.
    Alors il tressaillit en proie au noir frisson.
    « Cachez-moi ! » cria-t-il; et, le doigt sur la bouche,
    Tous ses fils regardaient trembler l’aïeul farouche.
    Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont
    Sous des tentes de poil dans le désert profond :
    « Etends de ce côté la toile de la tente. »
    Et l’on développa la muraille flottante ;
    Et, quand on l’eut fixée avec des poids de plomb :
    « Vous ne voyez plus rien ? » dit Tsilla, l’enfant blond,
    La fille de ses Fils, douce comme l’aurore ;
    Et Caïn répondit : « je vois cet oeil encore ! »
    Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs
    Soufflant dans des clairons et frappant des tambours,
    Cria : « je saurai bien construire une barrière. »
    Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.
    Et Caïn dit « Cet oeil me regarde toujours! »
    Hénoch dit : « Il faut faire une enceinte de tours
    Si terrible, que rien ne puisse approcher d’elle.
    Bâtissons une ville avec sa citadelle,
    Bâtissons une ville, et nous la fermerons. »
    Alors Tubalcaïn, père des forgerons,
    Construisit une ville énorme et surhumaine.
    Pendant qu’il travaillait, ses frères, dans la plaine,
    Chassaient les fils d’Enos et les enfants de Seth ;
    Et l’on crevait les yeux à quiconque passait ;
    Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.
    Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,
    On lia chaque bloc avec des noeuds de fer,
    Et la ville semblait une ville d’enfer ;
    L’ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ;
    Ils donnèrent aux murs l’épaisseur des montagnes ;
    Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d’entrer. »
    Quand ils eurent fini de clore et de murer,
    On mit l’aïeul au centre en une tour de pierre ;
    Et lui restait lugubre et hagard. « Ô mon père !
    L’oeil a-t-il disparu ? » dit en tremblant Tsilla.
    Et Caïn répondit :  » Non, il est toujours là. »
    Alors il dit: « je veux habiter sous la terre
    Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
    Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
    On fit donc une fosse, et Caïn dit « C’est bien ! »
    Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
    Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
    Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
    L’oeil était dans la tombe et regardait Caïn.

    Victor Hugo

     


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  • coeur mots

    Jeunes gens, prenez garde aux choses que vous dites !
    Tout peut sortir d'un mot qu'en passant vous perdîtes ;
    Tout, la haine et le deuil ! Et ne m'objectez pas
    Que vos amis sont sûrs et que vous parlez bas.
    Écoutez bien ceci :
                                       Tête-à-tête, en pantoufle,
    Portes closes, chez vous, sans un témoin qui souffle,
    Vous dites à l'oreille au plus mystérieux
    De vos amis de cœur, ou, si vous l’aimez mieux,
    Vous murmurez tout seul, croyant presque vous taire,
    Dans le fond d'une cave à trente pieds sous terre,
    Un mot désagréable à quelque individu.
    Ce mot que vous croyez qu'on n'a pas entendu,
    Que vous disiez si bas dans un lieu sourd et sombre,
    Court à peine lâché, part, bondit, sort de l'ombre !
    Tenez, il est dehors ! Il connaît son chemin.
    Il marche, il a deux pieds, un bâton à la main,
    De bons souliers ferrés, un passeport en règle :
    – Au besoin, il prendrait des ailes, comme l'aigle ! –
    Il vous échappe, il fuit, rien ne l'arrêtera.
    Il suit le quai, franchit la place, et cætera
    Passe l'eau sans bateau dans la saison des crues,
    Et va, tout à travers un dédale de rues,
    Droit chez l’individu dont vous avez parlé.
    Il sait le numéro, l'étage ; il a la clé,
    Il monte l'escalier, ouvre la porte, passe,
    Entre, arrive et, railleur, regardant l'homme en face,
    Dit : « Me voilà ! Je sors de la bouche d'un tel. »

    Et c'est fait. Vous avez un ennemi mortel.

    Victor Hugo, extrait de « À ceux qui font de petites fautes », paru dans Toute la lyre.


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